Chapitre III. Le néo-chamanisme de Harner

III.2. c Terminologie et les deux principaux protagonistes

Diverses terminologies ont été utilisées par des chercheurs pour tenter de définir l’appropriation occidentale des traditions chamaniques. Des expressions comme « chamanisme blanc »181, employé par l’anthropologue Wendy Rose, ou « plastic médecine-men »182, utilisé par l’ethnologue Ward Churchill, ou encore celui de « chamanisme urbain »183 ont été utilisées pour embrasser la diversité de ces pratiques. Pourtant, la notion largement utilisée dans le milieu scolaire pour distinguer une certaine forme occidentale du chamanisme d’un chamanisme autochtone classique est le terme

néo-chamanisme, employé pour la première fois par l’ethnopoète Jerome Rothenberg184. La vulgarisation et la mise en pratique d’un chamanisme accessible aux Occidentaux se sont fait en grande partie grâce au travail de Carlos Castaneda et de Michael Harner. Ces deux personnages représentent les figures les plus emblématiques du néo-chamanisme. Dans la littérature sur le néo-chamanisme, les écrits de Carlos Castaneda ont contribué à accroître l’intérêt pour le chamanisme au sein d’un public de plus en plus captivé par cette forme de religiosité185. Étudiant à la faculté d’ethnologie de

Los Angeles, Castaneda a entrepris de nombreux voyages en territoire yaqui dans le désert de Sonora dans le but d’étudier l’emploi des plantes hallucinogènes au Mexique. Sa thèse de maîtrise intitulée Les enseignements de Don Juan, publiée sous le titre

L'Herbe du diable et la petite fumée : une voie yaqui de la connaissance186, raconte l’expérience initiatique de Castaneda auprès d’un sorcier yaqui appelé Juan Matus. Un autre travail sur la même thématique, publié ultérieurement sous le titre Voyage à Ixtlan, lui valut un doctorat en anthropologie en 1973187. Ces ouvrages, comme tous les onze

181Rose, W. (1992). « The Great Pretenders: Further Reflections on White Shamanism », The State of

Native America : Genocide, Colonisation and Resistance, sous la dir. de M. Annette Jaimes, Boston,

Massachusetts South End Press, p.403-421.

182Churchill, W. (1992). Fantasies of the Master Race: Literature, Cinema and the Colonization of

American Indians, Monroe, Common Courage Press.

183 King, S. (1990). Urban Shaman, Fireside. 184 Rothenberg, J. (1985). Op. cit..

185Costa, J.-P. (2007). Les chamans hier et aujourd'hui, Paris, Éditions Alphée, p.84.

186 Castaneda, C. (1972). L'Herbe du diable et la petite fumée : une voie yaqui de la connaissance, Paris, Le

Soleil noir.

187Voisenat, C. et Pierre Lagrange (2005). L'ésotérisme contemporain et ses lecteurs. Paris, Bibliothèque

autres de cet auteur, ont connu un immense succès parmi les jeunes hippies188 qui les ont considérés comme livres-culte en matière d’initiation chamanique. Ultérieurement, la valeur anthropologique des travaux de Carlos Castaneda a été contestée à plusieurs reprises. Ses livres ont été considérés comme une littérature de fiction plutôt que des travaux académiques véridiques. Ceux qui contestent l’authenticité des éléments rapportés dans ces livres affirment que les récits de Castaneda sont inspirés du livre de Andrija Puharich Sacred Mushroom : Key to the Door of Eternity189 ou ont été purement et simplement inventés. Malgré ces critiques sérieuses, les livres de Carlos Castaneda ont laissé l’impression que des pouvoirs magiques qui dépassent les limites humaines et qui sont à la disposition des chamanes pourraient être accessibles aux explorateurs de nouvelles spiritualités qui chercheraient à acquérir ce statut190.

L’idée que des pratiquants non autochtones pourraient participer pleinement à une spiritualité autochtone fut rapidement appliquée par différents innovateurs qui souhaitent développer une nouvelle forme de spiritualité, de façon à combiner les idéaux du Nouvel- Âge et les éléments chamaniques autochtones. Le professeur d’études religieuses Philip Jenkins affirme que ce n’était qu’une question de temps avant que les entrepreneurs ne saisissent l'occasion d’emballer ces conceptions sous une forme attrayante et de les rendre accessibles à un public consommateur191.

Parmi ceux qui ont profité de l’intérêt du public occidental envers la spiritualité chamanique et qui ont initié de véritables écoles néo-chamaniques, on compte Jon Perkins et sa Fondation Dream Change Coalition, la Fondation Ojai patronnée par Joan Halifax, Serge Kahili King et le chamanisme hawaïen192, Hyemeyohsts Storm et le Sun

Bear's movement de la région de Sacramento193, le Sanctuaire du Feu Sacré de la région

188Bureau, R. (2003). Anthropologie, religions africaines et christianisme, Paris, Karthala, p.59-60.

189Puharich, A. (1959). Sacred Mushroom: Key to the Door of Eternity, New York, Doubleday & Company

Inc.

190 Jenkins, P. (2004). Dream Catchers : How Mainstream America Discovered Native Spirituality, Oxford

University Press, p.170. Voir également le livre de Bourseiller, C. (2005). Carlos Castaneda : La vérité du

mensonge. Paris, Éditions du Rocher.

191 Ibid., p.171.

192 Costa, J.-P. (2007). Op. cit., p.89. 193 Jenkins, P. (2004). Op. cit., p.172.

de Québec patronné par Luc Bourgault alias Aigle Bleu, Le Centre de Psychologie

Transpersonnelle de la ville de Québec initié par Frédéric Hurteau. Mais le plus

important initiateur du néo-chamanisme est incontestablement l’anthropologue Michael Harner avec sa FSS, installée dans la plupart des grandes villes occidentales. Le travail de cet anthropologue représente la plus importante contribution au développement des activités néo-chamaniques en Occident194. Comparativement aux autres formes néo- chamaniques, sa méthode est considérée comme étant la plus proche de l’idéologie du chamanisme classique. À l’heure actuelle, la technique de Harner représente l’activité néo-chamanique la plus connue.

III.3. Le néo-chamanisme de Harner

La pratique chamanique a fasciné et continue de fasciner de nombreux individus par sa relation directe avec le monde des esprits. Comme nous l’avons déjà vu, dans le contexte du Nouvel-Âge, un certain nombre de personnes cherchent à communiquer avec des esprits par l’appropriation d’une pratique chamanique qui les guidera dans leur recherche spirituelle. Cela a conduit à l’apparition d’un nouveau mouvement spirituel, appelé néo-chamanisme, qui recherche l'authenticité et l'autorité dans les enseignements de la culture chamanique. La plus importante forme du néo-chamanisme, l’approche de Harner, propose une conception et une méthode unique de chamanisme formulées en termes d’universalité et adaptées au contexte culturel moderne. Basée sur des recherches ethnographiques menées par cet anthropologue, ainsi que sur des études sur le chamanisme, l’approche de Harner est enseignée dans les plus grandes villes occidentales dans des séminaires offerts par la FSS.

In document Le néo-chamanisme de Michael Harner : étude des transformations du chamanisme classique à la lumière de l’analyse des transformations religieuses selon Danièle Hervieu-Léger (Page 88-90)