Chapitre 8. Engagement vert des paroisses face au plafond de verre institutionnel *

Texte intégral

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Chapitre 8

Engagement vert des paroisses face au plafond de verre institutionnel

*

Christophe Monnot

Les numéros correspondant à la pagination de la version imprimée sont placés entre crochets dans le texte et composés en gras.

[171] C’était le 13 novembre 2016, le pasteur Michel Schach se tenait debout face à une salle comble, celle du centre paroissial de Chêne. La prédication, qu’il délivrait avec aisance, sans même regarder ses notes, était un appel chrétien pour prendre ses responsabilités face à l’environnement. Ces moments graves étaient agrémentés par le pétillant pianiste qui entraînait l’assemblée dans des cantiques plus réjouissants et la dynamique diacre qui embarquait l’assistance dans le visionnage d’un petit film d’animation : J’ai mal à ma terre, créé pour l’occasion par les adolescents de la paroisse. Ce culte faisait partie d’un week-end paroissial, débuté un jour plus tôt avec la projection du documentaire Demain1, et qui se terminerait par une après-midi festive. Il célébrait l’anniversaire de l’adoption de la « Charte de justice climatique »2 un an plus tôt. Une paroisse pionnière en Suisse romande dans l’engagement climatique.

A l’autre bout de la Suisse, le 8 novembre 2015, l’imposante église catholique de Romanshorn était pleine pour une [172] messe festive. Ce dimanche, cinq paroisses3 de Thurgovie allaient recevoir la certification du « Coq vert », un des labels les plus exigeants en matière de standard écologique pour une paroisse4. Une chorale de quarante personnes se tenait debout face au public et derrière le prêtre officiant, revêtu d’une aube verte pour l’occasion.

Kurt Aufdereggen, un des responsables de l’œuvre œcuménique œco - Eglise et environnement, y prononça son discours avec enthousiasme. C’était aussi, pour lui, la première certification publique délivrée par son organisation. Le conseil municipal de Romanshorn était également présent pour saluer l’heureuse initiative de la paroisse de sa ville. Mais celle pour qui cette journée signifiait l’aboutissement d’un long engagement était Gaby Zimmermann, la théologienne en charge de la paroisse de Romanshorn. C’était elle, la cheville ouvrière de cette

* Christophe MONNOT, « Engagement vert des paroisses face au plafond de verre institutionnel », dans Christophe Monnot, Frédéric Rognon (éd.), Églises et écologie. La révolution à reculons, Genève, Labor et Fides, 2020, p. 171-193.

1 Melanie LAURENT et Cyril DION, Demain. Un nouveau monde en marche, France, Move Movie, 2015.

2 Paroisse de Chêne (éd.), Charte de justice climatique. Déclarations et engagements sur le thème de la justice climatique et le respect de la biosphère, Genève, Editions Arve et Lac, 2015. Cette charte est téléchargeable gratuitement sur le site de la paroisse : https://chene.epg.ch/charte-de-justice-climatique (consulté le 20.05.2020).

3 Paroisses catholiques d’Arbon, Ermatingen, Güttingen, Romanshorn et Sirnach. A noter que sur cette lancée, la paroisse protestante de Meilen (ZH) a aussi reçu la certification cette année-là.

4 Pour le Coq vert en Suisse : https://www.oeku.ch/fr/gruener_gueggel.php (consulté le 25.05. 2020), voir aussi : Kurt AUFDEREGGEN, Paroisses vertes : guide écologique à l'attention des Eglises, Genève / Berne, Labor et Fides / œco - Eglise et environnement, 2010.

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première certification en Suisse. Elle avait su engager une équipe de bénévoles et de professionnels vers une action concrète et pionnière en Suisse pour l’engagement environnemental de sa paroisse. Cinq paroisses l’avaient suivie dans cette démarche exigeante de certification.

Ces deux exemples de célébrations religieuses soulignent le fait que plusieurs paroisses de Suisse s’engagent dans la protection de l’environnement ou du climat. Pourtant, en dehors de ces engagements locaux, les Eglises de Suisse ne sont pas des acteurs publics de la transition climatique. Pourquoi alors, ces actions de la base ne remontent-elles pas vers la tête de l’Eglise pour se disséminer et être adoptées à une large échelle ? Comment se fait-il que ces actions concrètes restent à la marge et ne soient pas désignées comme des exemples à suivre par les autres paroisses ou les instances des Eglises établies ? Ces questions suggèrent le fait que ces initiatives [173] locales se heurtent à un plafond de verre. Cette expression est notamment utilisée en sociologie pour les barrières invisibles qui empêchent les femmes d’accéder à des postes à responsabilité dans les entreprises et les Eglises5. Un phénomène similaire se déroule vraisemblablement pour les initiatives écologiques. Il nous semble opportun de s’appuyer alors sur le modèle institutionnel de l’accès des femmes au ministère, développé par le sociologue Mark Chaves, pour l’appliquer à l’écologie. Chaves relève les facteurs institutionnels bloquant l’accès des femmes aux positions de responsables spirituels consacrés dans les Eglises. De manière similaire, nous pourrons alors désigner les paramètres qui relèguent les initiatives écologiques au niveau paroissial.

Après avoir brièvement décrit le contexte de l’enquête dans lequel nous avons observé ces deux paroisses, nous rappellerons que l’élite théologique a pris très tôt un tournant vert.

Nous nous interrogerons ensuite sur les raisons qui freinent l’application dans les activités routinières de l’Eglise. Nous suivrons les trois niveaux repérés par Chaves dans l’accès des femmes aux postes à pleine responsabilité spirituelle pour les appliquer à l’engagement écologique ou climatique. Nous constaterons que le système ecclésial suisse autorise l’émergence, par l’autonomie qu’il laisse aux paroisses, de nombreuses initiatives locales.

Cependant, ces initiatives se heurtent à une barrière institutionnelle quand il s’agit de les faire adopter par l’Eglise cantonale. Nous décrirons comment les pressions externes provenant d’autres institutions ou de normes de la société peuvent cependant contraindre les Eglises à adopter une innovation. Le rôle des œuvres chrétiennes sera alors investigué. En s’engageant dans des causes, [174] comme celle du climat, elles peuvent aussi structurer, sur le long terme, une pression sur les Eglises pour qu’elles adoptent une innovation. Nous conclurons, enfin, que sur le plan de l’écologie, si des initiatives locales existent en nombre, un savant mélange de pressions et de conjonctions sur la durée est nécessaire pour qu’elles soient adoptées à un niveau plus élevé.

5 Béatrice DE GASQUET, « La barrière et le plafond de vitrail. Analyser les carrières féminines dans les organisations religieuses », Sociologie du Travail, 51 (2), 2009, p. 218-236. Pour la Suisse voir : Christophe MONNOT et Jörg STOLZ, « L'accès des femmes au pouvoir dans le champ religieux suisse. Résultat d'une étude quantitative », in : Les autorités religieuses face aux questions de genre. Reconfigurations contemporaines des mondes confessionnels autour des nouvelles questions sexuelles, (Romain CARNAC, Diletta GUIDI et Guillaume ROUCOUX éd.), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2019, p. 55-74.

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1. Les Eglises : frein ou moteur de la transition climatique ?

Lors d’une enquête menée entre 2015 et 20206 à l’Université de Lausanne, pour comprendre notamment si les Eglises étaient des freins ou des moteurs vers la transition énergétique, nous avons repéré plusieurs initiatives locales de plus ou moins grande envergure en Suisse. Elles vont des jardins partagés en ville, comme celui de Monbrillant, à Genève, initiés par la pasteure Anne-Christine Menu-Lecourt, à la pose de panneaux solaires sur les toits paroissiaux, à l’organisation de jeûnes pour le climat, de conférences, de projection du film Demain, d’actions pendant la période de carême, d’expositions7, de prêts de locaux pour l’organisation de festivals locaux sur des enjeux climatiques, du soutien aux grèves des jeunes pour le climat en sonnant les cloches pour indiquer leur départ, prêtant locaux et infrastructures, en arrêtant les horloges à « minuit moins cinq pour le climat », etc. Toutes ces initiatives locales sont florissantes depuis quelques années. Cependant, en dehors de quelques déclarations, les Eglises, [175] dans leur ensemble, n’ont, jusqu’ici, pas été porteuses de la problématique environnementale auprès du grand public.

Les données ont été recueillies par l’observation de terrain de la scène écologique en Suisse.

Dans un premier temps, les événements culturels et politiques, les manifestations écologiques et festivals nous ont permis d’identifier des acteurs spirituels ou religieux. Cela fut d’autant plus dense que notre enquête a débuté en septembre 2015, en pleine fièvre des préparatifs de la COP 21 à Paris, ce qui a été une période particulièrement active pour les personnes engagées de près ou de loin dans la défense de l’environnement et sur les questions climatiques. Nous avons pu établir une généalogie de réseaux de militants incluant une dimension spirituelle. Pour les Eglises, il est vite apparu que les acteurs se structuraient autour de deux ONG chrétiennes et œcuméniques, d’une part, le Laboratoire pour la transition intérieure8 (créé par Pain pour le prochain [PPP] et également soutenu par Action de Carême) et, d’autre part, l’œuvre œco - Eglise et environnement9 qui a son siège à Berne et qui est soutenue par les Eglises catholique et protestante en Suisse.

La connaissance de ces réseaux d’initiatives locales a été ensuite consolidée par la participation à deux week-ends d’écospiritualité organisés par le Laboratoire de la transition intérieure. Ils rassemblaient à chaque fois une centaine d’acteurs engagés dans les paroisses et des œuvres ainsi que dans les réseaux des nouvelles spiritualités. Ajoutée à l’observation

6 D’abord soutenu par la Plateforme Volteface de l’Université de Lausanne puis par le Fonds national de la recherche en Suisse (FNS). Ces enquêtes menées sous la direction d’Irene Becci, avec Alexandre Grandjean et Salomé Okoekpen pour la deuxième phase. Voir : Alexandre GRANDJEAN, Christophe MONNOT et Irene BECCI,

« Spiritualités et religions : des "facilitateurs" pour la transition énergétique ? », in : Volteface. La transition énergétique: un projet de société, (Nelly NIWA et Benoît FRUND éd.), Lausanne / Paris, Editions d’en bas / Editions Charles-Léopold Mayer, 2018, p. 157-175.

7 Avec notamment du matériel prêt pour une exposition photographique de Yann Arthus-Bertrand : https://www.laudatosi-expo.com (consulté le 25.05.2020).

8 https://painpourleprochain.ch/transition-interieure (consulté le 25.05.2020).

9 https://www.oeku.ch/fr (consulté le 25.05.2020).

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ethnographique, l’équipe de recherche a conduit des entretiens semi-directifs avec des acteurs importants dans l’engagement écologique et spirituel en Suisse. Dix-huit ont été menés auprès de personnes de la sphère « religieuse », dont l’implication était liée à une Eglise ou une œuvre dépendante des Eglises. Ces personnes, souvent engagées en groupe, proposaient – au-delà du discours et des bonnes intentions spirituelles – des actions concrètes, observables et souvent avant-gardistes dans le milieu chrétien institué.

[176] Deux initiatives vont particulièrement retenir notre attention ici, car elles représentent des actions singulièrement pionnières qui impliquent tout au moins une très grande partie de la paroisse. De plus, ces deux cas cherchent à diffuser les valeurs environnementales de leur engagement à la totalité de leur Eglise cantonale. Ce sont les deux exemples des paroisses à Genève et à Romanshorn que nous avons décrits au début de ce chapitre. Comment ces deux projets impliquant une action concrète pour l’environnement ou pour le climat se heurtent-ils concrètement à un plafond de verre ? Comment, en réponse à ce plafond, leurs initiateurs tentent-ils d’autres stratégies pour porter leurs actions au-delà de leur paroisse ?

2. Prise de conscience de la responsabilité des Eglises dans la crise environnementale Ce plafond de verre institutionnel peut paraître étonnant, car tout semblait avoir bien commencé pour les Eglises. Très tôt, plusieurs théologiens ont pris conscience de la responsabilité des Eglises dans l’inaction de nos sociétés occidentales pour protéger l’environnement. Dès les années 1970, d’éminents penseurs remettaient en question une partie de la théologie pour réintégrer la dimension écologique à la spiritualité chrétienne. Sous l’égide du Conseil Œcuménique des Eglises (COE), la cause écologique suit son cours vers une intégration par les Eglises. Processus engagé par les théologiens, poursuivi par des résolutions au COE et concrétisé par le programme « Justice, Paix et Sauvegarde de la Création » (JPSC) en 1983. Ce processus a été freiné dans son élan, pour être finalement abandonné par le COE, jusqu’à sa remise à l’agenda par le pape François avec son encyclique10 consacrée à l’écologie en 2015. Bien que la lettre de François ravive les flammes de l’engagement écologique, on doit constater que sur cette question, les Eglises n’ont pas assumé une place de pionnières dans la société et se contentent du rôle de suiveurs. Leur soutien [177] actuel à la cause climatique correspond finalement plus à l’air du temps qu’à une voix prophétique11.

3. Un discours progressiste et une pratique conservatrice

Une raison à ce constat de relative paralysie peut être trouvée dans l’organisation bureaucratique des Eglises. Ses multiples niveaux de décisions bloquent l’innovation provenant d’acteurs locaux. Une même observation avait été dressée sur la question de l’accès des femmes au ministère par Mark Chaves12. Dans les deux cas, on observe une disjonction entre des

10 Pape FRANÇOIS et Eglise CATHOLIQUE, Loué sois-tu : lettre encyclique Laudato si’ sur la sauvegarde de la maison commune, 2015. Voir également le premier chapitre de ce volume.

11 Voir le chapitre de Frédéric Rognon dans ce volume.

12 Mark CHAVES, Ordaining Women : Culture and Conflict in Religious Organizations, Cambridge, Harvard University Press, 1997.

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discours progressiste et une réalité conservatrice des Eglises. Pour les spécialistes des institutions13, le fait que la pratique routinière ne reflète pas vraiment le discours public d’une organisation constitue l’indice que ce discours est un discours de légitimation face à l’extérieur.

Il répond d’abord aux demandes externes à l’organisation avant de représenter la norme interne qui régit l’institution.

Dans cette perspective, l’encyclique écologique de François peut être davantage considérée comme un discours fait à la société de la part de l’Eglise que comme la norme interne qui meut la hiérarchie catholique et la pousse à entreprendre tout son possible pour sauvegarder l’environnement. D’ailleurs, François ne s’en cache pas. Il adresse explicitement son texte à toute la société, croyante ou non. Ainsi, cette disjonction entre un discours externe, très favorable à l’environnement, et la pratique, qui ne le reflète que partiellement, peut être mis en parallèle avec celui du discours sur la place des femmes dans l’Eglise. Un discours égalitaire entre hommes et femmes prévaut largement, mais la pratique est très inégale sur le plan du ministère, où l’Eglise catholique n’est pas encore entrée en [178] matière sur la reconnaissance de droits pour les femmes dans l’exercice du ministère consacré. Dans l’Eglise (mais également plus largement), un plafond de verre, une barrière invisible, empêche les femmes d’accéder à des postes à responsabilité. De manière similaire, un plafond de verre empêche les projets locaux écologiques ou climatiques de devenir de véritables programmes d’Eglises (et plus largement dans d’autres organisations).

Pourtant, le plafond de verre s’est craquelé dans plusieurs Eglises qui accordent aux femmes la place de pasteure, mais aussi de présidente du Synode ou du Conseil synodal. Pour comprendre comment certaines Eglises adoptent le ministère féminin et d’autres y résistent, Mark Chaves relève que la pression pour le changement peut s’exercer sur trois étages de l’institution. L’étage du bas est celui des pressions internes provenant des membres, des employés ou des contextes locaux. Le deuxième est celui de la pression exercée par les autres institutions voisines, comme l’administration de l’Etat, une autre Eglise, les normes de la société. L’étage du haut est celui des pressions exercées par les instances internes, les Synodes, les commissions, les théologiens, etc., et les œuvres d’Eglise comme Caritas, Terre nouvelle, PPP, l’EPER et d’autres encore. Nous allons nous arrêter sur chacun de ces niveaux institutionnels.

4. Quand la base revendique un changement

Pour la base, Chaves relève deux manières d’exercer la pression sur une institution : a) celle des membres qui font pression ; b) celle de la conjonction qui pousse à des changements de standards. Dans le premier cas, il s’agirait de membres ou de salariés qui demandent à ce que l’Eglise mette en place une stratégie environnementale crédible. Dans le second cas, il s’agirait de la conjonction, pour l’écologie, de l’occasion de la rénovation de bâtiments, du chauffage à

13 W. Richard SCOTT et John W. MEYER, Institutional Environments and Organizations: Structural Complexity and Individualism, London, Sage Publications, 1994, p. 2.

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améliorer ou de l’isolation à perfectionner qui permettrait alors l’adoption de standards environnementaux ou le passage aux énergies renouvelables.

[179] a) La pression des membres et le risque de rester une innovation locale

Ce niveau est extrêmement intéressant, puisque c’est à partir de celui-ci que l’action a été menée dans les deux paroisses étudiées. A Chêne, la paroisse profite d’une situation actuelle favorable. Sa vigueur et ses bâtiments paroissiaux lui permettent de vivre de manière moins dépendante de l’Eglise protestante de Genève qui, depuis vingt ans, accumule nombre de crises.

La paroisse attire chaque dimanche plus de 150 personnes de tout âge, alors que la médiane suisse est de 75 personnes14. De plus, le pasteur peut compter sur des ressources particulièrement abondantes en termes de compétences parmi les membres. Des retraités professeurs d’université, d’anciens employés de haut niveau au COE, des cadres dans des œuvres protestantes, mais aussi des actifs, des intellectuels, des musiciens de haut niveau, etc.

Un doctorant en sciences de l’environnement qui travaillait pour sa thèse sur la justice climatique15 a sensibilisé le pasteur et le Conseil paroissial sur ses réflexions. Il est apparu qu’un document définissant un cadre de la justice climatique pour la paroisse serait judicieux. C’est alors qu’un groupe de travail réunissant plusieurs de ces personnes-ressources citées plus haut a été créé, afin d’élaborer une charte pour la paroisse. Dans cette communauté, on constate bien la conjonction locale de plusieurs ressources et compétences personnelles qui ont abouti, non seulement à l’adoption d’une charte climatique par une paroisse, mais également à la publication de celle-ci en français et en anglais16.

Ce cas nous permet d’observer que les pressions de la base peuvent être importantes pour qu’une paroisse adopte une ligne de conduite plus environnementale. Par contre, elles sont [180] faibles pour faire adopter une règle par toute une Eglise. Elles peuvent être adoptées par une paroisse, alors que la voisine, parfois distante de quelques centaines de mètres, n’en voit pas l’utilité. Cependant les pressions de la base permettent de soutenir des innovateurs ou des actions innovantes qui vont inciter l’institution à changer. C’est ce que le spécialiste en innovation technologique, Frank Geels, appelle « le niveau des niches, celui où les acteurs travaillent dans des réseaux précaires sur des innovations radicales »17. Ces innovateurs entrent alors en tension avec d’autres niveaux institutionnels. Ils doivent en effet mettre en place des stratégies pour faire fructifier leur innovation en dehors de la niche écologique dans laquelle elle est apparue.

Lors d’un entretien, les initiateurs de la charte relataient leur frustration qu’un tel document ne puisse se diffuser au sein de leur propre Eglise. Ils ont d’abord essayé, sans succès,

14 Christophe MONNOT, Croire ensemble. Analyse institutionnelle du paysage religieux en Suisse, Zurich, Seismo, 2013.

15 La thèse est publiée : Frédéric-Paul PIGUET, Justice climatique et interdiction de nuire, Genève, Globalethics.net, 2014, en accès libre sur le site de globalethics.net.

16 Paroisse de Chêne, Climate Justice Charter: Statement and Commitments on Climate Justice and Respect for the Biosphere, Geneva, Arve et Lac Publications, 2016.

17 Frank W. GEELS, « Technological transitions as evolutionary reconfiguration processes: a multi-level perspective and a case-study », Research Policy, 31 (8), 2002, p. 1257-1274, ici p. 1262.

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de présenter leur charte au Conseil de la région réunissant les quatre paroisses de leur circonscription. La région n’est même pas entrée en matière. Au sein de l’Eglise, une réflexion sur l’écologie fut pourtant lancée, d’abord par le journal de l’Eglise La Vie protestante à l’automne 2015, pour se poursuivre au sein du Consistoire (Synode). La charte ne sera ni reprise ni discutée par le Consistoire. Les initiateurs n’ont pas su convaincre le Conseil du Consistoire.

Pour sortir leur projet écologique de sa niche paroissiale, ils devront trouver d’autres stratégies comme celle de la diffuser par plusieurs plateformes disponibles sur internet.

b) La pression d’une conjonction permettant l’adoption d’un standard

La paroisse de Romanshorn, pour sa part, aura plus de réussite pour sortir des limites de la paroisse. La labellisation du « Coq vert » a permis d’emblée de rassembler plusieurs acteurs et spécialistes hors de la paroisse permettant ainsi de [181] dépasser le seul niveau local.

Pourtant cette certification est le fruit d’un travail local. La paroisse, bien que catholique, a la singularité d’être menée par une théologienne, pionnière de la cause écologique chrétienne, qui officie chaque dimanche en l’absence de prêtre. Elle a relayé les campagnes œcuméniques de carême et sensibilisé la paroisse sur les sujets écologiques au point qu’un groupe de réflexion écologique se réunit de manière régulière. Engagée depuis une trentaine d’années dans un groupe de théologiens qui se réunit annuellement pour des retraites de réflexion sur les courants théologiques émanant de la théologie de la libération, elle cherchait à entrer dans une action environnementale concrète de la part de l’Eglise.

Le déclic est alors venu d’Allemagne, en 2010, lors d’un Kirchentag, une sorte de festival annuel de l’Eglise protestante allemande tourné vers l’implication sociale, la démocratie, les droits de l'homme, l'œcuménisme, etc. C’est là, lors d’un atelier thématique, qu’elle a entendu parler pour la première fois de la certification du « Coq vert » qui avait été mis en place en Allemagne. Cette certification apportait la rigueur méthodologique et pratique qu’elle recherchait. A son retour, elle met au travail le groupe de réflexion écologique et la commission bâtiment pour établir un projet de rénovation.

Les paroisses en Allemagne ont des moyens financiers pour leurs bâtiments très différents que ceux alloués en Suisse. De plus, les lois, normes et régulations sur les bâtiments sont différentes entre les deux pays. La théologienne s’est rapidement rendu compte qu’elle ne pouvait pas simplement transposer la certification de l’Allemagne à la Suisse. Elle devait trouver de l’aide de personnes compétentes et un organe de certification suisse. Présent lors de cet atelier, un ancien pasteur reconverti en gestion de l’énergie et en durabilité employé dans l’entreprise NASKA à Zurich s’est vite révélé être un allié important. Grâce à ses compétences et à la certification, la théologienne a réussi à entraîner quatre autres paroisses de sa région à entrer dans ce même processus de certification. Deux ans plus tard, deux autres paroisses de la région et les locaux de l’administration de l’Eglise catholique cantonale (Thurgovie) étaient également certifiés. On remarque donc que cette initiative est sortie du [182] milieu paroissial pour toucher quelques communautés voisines. Cependant, si le bilan de la théologienne catholique se révèle plus positif que celui de la paroisse de Chêne, on compte six paroisses certifiées, ainsi que l’administration cantonale, il reste encore trente-cinq paroisses catholiques

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à convaincre pour le seul canton de Thurgovie. De plus, le diocèse n’encourage pas toutes les paroisses à se faire certifier. L’évêque, que la théologienne a rencontré pour présenter la certification du « Coq vert », n’est pas entré en matière, sous prétexte que ce ne serait pas le bon moment.

5. La pression des autres

a) La pression sociale

L’actualité et les grèves des jeunes pour le climat ne donne pourtant pas raison à l’évêque.

Cette actualité fait partie du deuxième niveau repéré par Chaves qui permet des changements.

Ce sont les pressions de la société et celles institutionnelles en dehors du champ religieux comme les mouvements sociaux, les standards des institutions étatiques et administratives (comme les certifications ISO) qui poussent au changement. Pour l’acquisition du droit des femmes à la consécration, les mouvements féministes, les politiques en faveur de l’égalité ont mis une pression politique, dans les paroisses, sur les Synodes, etc., ce qui a eu pour effet de permettre la diffusion des idées égalitaires dans plusieurs Eglises. Pour l’écologie, une pression s’est fait ressentir récemment avec les grèves du climat. Face à ces pressions, des paroisses à Bâle, Berne, Zurich ont répondu favorablement en sonnant les cloches au départ de la grève comme un appel au rassemblement. Fait notable, lors de la grande manifestation pour le climat, le 28 septembre 2019 à Berne, 300 églises de toute la Suisse ont sonné les cloches ou alors arrêté l’horloge de leur clocher à minuit moins cinq (pour le climat)18. Les Eglises ne sont donc [183] pas insensibles aux pressions d’un mouvement social initié par les jeunes, qui n’est pas issu de la sphère religieuse, mais l’influence. Bien évidemment, l’engagement demandé par ces actions est très limité dans le temps et dans les conséquences qu’elles pourraient avoir sur les communautés locales.

b) La pression par les standards et certifications

Une autre réponse aux pressions externes est celle de se conformer à certains standards.

Pour la paroisse de Romanshorn, la certification proposée par le « Coq vert » fait appel et est liée à plusieurs certifications ISO. En rénovant ses bâtiments, la paroisse fait correspondre ses locaux aux standards reconnus. Elle répond ainsi à une pression de la société de rendre les bâtiments plus efficients sur le plan énergétique. Le « Coq vert » ajoute une plus-value, certes, mais sans la conformité aux normes sur la durabilité et l’efficience des bâtiments en vigueur en Suisse, on peut douter que la théologienne ait entraîné plusieurs paroisses de la région dans son sillage. C’est l’inverse, pour la charte de la paroisse de Chêne qui est un document très poussé du point de vue théorique, mais qui ne s’appuie sur aucun autre standard. Il n’y a donc pas de pression de la société pour qu’une paroisse l’adopte, dévaluant son apport théologique et climatique.

18 Ces chiffres sont donnés par œco Eglise et environnement qui a coordonné les actions des Eglises lors de cette journée de manifestation : https://oeku.ch/de/klimakrise.php (consulté 25.05.2020).

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c) L’influence des autres Eglises

Pour ce niveau, un autre aspect permettant l’innovation est celui des pressions institutionnelles à l’intérieur du champ religieux. Chaves relève que pour le ministère des femmes, la diffusion s’est faite par d’autres Eglises proches qui appartenaient plus ou moins au même réseau interdénominationnel. Les institutions s’influencent l’une l’autre comme l’ont montré les spécialistes des institutions19. Plus elles sont voisines dans leurs [184] valeurs ou leur organisation et plus elles vont imiter les autres. Ainsi, une fois qu’une Eglise proche innove, la voisine est tentée de reprendre cette innovation à son compte. Sur le thème de l’environnement, il a déjà été observé que les Eglises du COE se sont influencées. C’est au moment où les orthodoxes sont entrées au COE que la théologie intégrant la dimension environnementale a réellement pu s’ancrer20. C’est par les discussions et commissions au sein du COE que les différentes Eglises protestantes, puis catholique, ont envoyé des théologiens et pu reprendre des positions intégrant la protection l’environnement. Un exemple saillant de cette dynamique d’imitation entre institutions se trouve au début de l’encyclique Laudato Si’21 avec la remarque sur le patriarche grec orthodoxe Bartholomée désigné comme un modèle écologique pour le pape22. Ce transfert d’innovation peut se produire si les organisations se reconnaissent et pensent avoir des similarités les unes avec les autres. Pour les catholiques, le patriarche de Constantinople Bartholomée fait partie des grands patriarches dit

« œcuméniques » de l’Eglise primitive incluant l’évêque de Rome (le pape). Il y a donc sur ce plan beaucoup moins de barrières symboliques à franchir pour justifier une innovation théologique23.

C’est d’ailleurs cette idée d’imitation mutuelle entre paroisses que la théologienne de Romanshorn a tenté d’instiller pour contourner la barrière institutionnelle dressée à la suite de l’entrevue décevante avec l’évêque. L’idée était de faire certifier un maximum de paroisses catholiques du canton de Thurgovie et ainsi d’avoir une première Eglise cantonale labellisée.

Cela permettrait d’ouvrir une voie en montrant l’exemple aux autres Eglises cantonales (et peut- être faire fléchir l’évêque). Elle a déjà entraîné dans son sillage quelques paroisses, mais là encore, elle se trouve face à une inertie importante. [185] De plus, la paroisse réformée voisine n’a montré aucun intérêt à la certification pour l’instant.

Pour la paroisse de Chêne, l’idée a également été d’entraîner les paroisses de la région par l’imitation, mais elles ont toutes refusé d’entrer en matière. Une exception est la paroisse catholique qui a été d’accord de cosigner une pétition sur la gestion des déchets de la commune.

19 Joseph GALASKIEWICZ et Ronald S. BURT, « Interorganization Contagion in Corporate Philanthropy », Administrative Science Quarterly, 36 (1), 1991, p. 88-105. W. Richard SCOTT et John W. MEYER, Op. cit., p. 102.

Pour la Suisse, voir Christophe MONNOT, op. cit.

20 Voir le chapitre de Martin Robra dans ce volume.

21 « Pour prendre un seul exemple remarquable, je voudrais recueillir brièvement en partie l’apport du cher Patriarche Œcuménique Bartholomée, avec qui nous partageons l’espérance de la pleine communion ecclésiale » Pape FRANÇOIS et Eglise CATHOLIQUE, op.cit. (8).

22 Le COE n’est, par contre, pas nommé dans l’encyclique.

23 Avec la difficulté pour des Eglises comme le catholicisme et l’orthodoxie de devoir s’inscrire dans une longue lignée de tradition.

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Si on observe ce niveau de pression par l’imitation institutionnelle, il fonctionne sur le plan des grandes institutions, mais reste limité sur le niveau local. Une fois qu’une Eglise adopte un standard, un règlement, alors une autre pourra l’imiter. Tant que l’Eglise cantonale de Thurgovie n’aura pas pris de résolution contraignante pour ses paroisses dans le sens d’une certification « Coq vert », aucune autre ne sentira la nécessité de l’imiter. Le défi de la théologienne de Thurgovie est énorme, mais il est encore possible de voir passer son projet local à celui d’un projet d’Eglise. Cela d’autant plus qu’elle s’est alliée une organisation de certification et une autre en conseil en durabilité. Cette possibilité serait en fait ouverte par le troisième type de pression que Chaves a décrit pour l’ouverture des Eglises au ministère consacré des femmes.

6. Les décisions synodales et l’impact des œuvres des Eglises sur le long terme a) Les décisions de l’Eglise cantonale

Ce troisième étage où les pressions s’exercent sur une institution est celui de la structure de l’organisation. D’abord, sur le plan de son organisation interne, et ensuite sur celui des différentes œuvres, ONG et agences confessionnelles qui complètent et soutiennent son action.

Si l’Eglise est organisée de manière décentralisée à l’image des Eglises cantonales, alors elle laissera bien plus de marge de manœuvre à chaque unité24. [186] La conjonction de pression de la base que nous avons relatée avec un bâtiment à rénover et des membres actifs pour les énergies renouvelables permettra une adoption locale de standards écologiques. Cette initiative de la base peut être encouragée ou encadrée par l’Eglise cantonale. C’est sur ce point que les rares directives en faveur de l’écologie ont été prises par trois Eglises en Suisse. Des fonds d’aide pour installer des panneaux solaires des locaux paroissiaux ont été adoptés il y a quelques années par les Eglises catholique et protestante d’Argovie et actuellement par l’Eglise protestante de Berne-Jura-Soleure (BEJUSO). En fait, l’institution prend un minimum de risque en votant ces fonds d’aide, puisqu’elle laisse la pleine prérogative aux paroisses qui s’occupent de leurs bâtiments. Mais comme la décision est synodale, l’Eglise peut tout de même se targuer d’avoir mis en place un soutien concret pour le climat.

b) Les œuvres des Eglises

Le deuxième aspect non négligeable, et qui intervient d’ailleurs dans l’adoption de ces fonds synodaux de soutien au solaire, est celui des œuvres des Eglises comme Caritas, Action de Carême, PPP ou l’EPER. Depuis 1986, on compte en Suisse une autre œuvre d’Eglise qui se consacre spécifiquement à la cause écologique : œco - Eglise et environnement. Cette petite organisation œcuménique située à Berne vulgarise l’écothéologie auprès des fidèles, propose des cahiers liturgiques chaque année pour le mois de septembre (liturgiquement consacré à la

24 Barbara BROWN ZIKMUND, « Winning Ordination for Women in Mainstream Protestant Churches », in : Women and Religion in America. Vol. 3: 1900-1968, (Rosemary RADFORD RUETHER et Rosemary SKINNER KELLER éd.), San Francisco, Harper & Row, 1986, p. 339-350.

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Création25), organise des formations pour différents acteurs ecclésiaux, soutient et relaie les initiatives politiques en faveur du climat dans les paroisses. Cette œuvre a tissé des liens avec des acteurs et des organisations autant séculières que religieuses dans le paysage helvétique.

C’est elle qui supervise le fonds pour l’installation du solaire dans l’Eglise BEJUSO.

Une autre œuvre importante est l’étroite collaboration d’Action de carême (catholique) et de PPP (protestant) pour [187] les Campagnes de carême. Unies, elles ont pu sensibiliser le grand public et les membres d’Eglises à plusieurs causes écologiques et sociales (justice sociale et climatique) dans la ligne de l’ancien programme « Justice, Paix et Sauvegarde de la Création » du COE. Ces œuvres, même si elles dépendent des Eglises, ont une certaine marge de manœuvre pour porter la cause écologique au sein de ces institutions. De plus, elle bénéficie du travail théologique dans le sens de la justice sociale et climatique initié au sein du COE et peut ainsi proposer des actions qui n’entrent pas en conflit théologiquement avec les valeurs des grandes Eglises. C’est au sein de ces œuvres que les initiatives dépassant le seul niveau local ont pu être lancées en Suisse, comme le Laboratoire pour la transition intérieure. Il est actuellement l’acteur chrétien faisant la promotion de l’écospiritualité le plus populaire de Suisse romande. Avec œco - Eglise et environnement, ils constituent les œuvres qui comptent pour les Eglises avec également une certaine influence politique et sociale. Immanquablement, ils mettent directement ou indirectement une pression sur les Eglises pour que leur pratique s’aligne à un discours favorable à l’environnement et au climat.

Après l’impulsion du Kirchentag, la théologienne de Romanshorn s’est tournée vers œco - Eglise et environnement, qu’elle connaissait déjà. Elle a proposé aux responsables qu’ils fassent le nécessaire, afin de devenir l’organe suisse de certification du label « Coq vert ». Son groupe écologique paroissial, l’expert en durabilité de NASKA et les heures supplémentaires du personnel d’œco - Eglise et environnement ont permis l’adaptation de toutes les normes de certification de l’Allemagne vers la Suisse. Personne ne pensait au départ que ce travail serait aussi conséquent. Mais c’était, selon la théologienne, le seul moyen pour que les Eglises passent sérieusement des paroles aux actes.

C’est ensuite grâce à cette certification que l’engagement de la paroisse de Romanshorn a pu être jugé crédible par les paroisses environnantes, mais également par les autorités de la ville. La certification fournit premièrement une perspective de durabilité, un protocole pour rénover les bâtiments dans le cadre des certifications suisses les plus exigeantes sur [188]

l’efficience énergétique. Deuxièmement, la disponibilité d’une certification met une pression sur l’Eglise. Comment rénover un bâtiment ou entrer dans une perspective de durabilité en ignorant une certification disponible et reconnue dans l’Eglise ? On constate qu’en Suisse, un nombre conséquent de paroisses se sont intéressées à cette certification depuis, certaines étant dans une première phase d’approche, d’autres en cours de certification. C’est avec la certification du « Coq vert », que la paroisse de Chêne envisage actuellement de poursuivre sur la voie définie par sa charte de justice climatique.

25 Isolde SCHÖNSTEIN et Lukas VISCHER (éd.), Un temps pour la création de Dieu, Genève, Conférence des Eglises européennes, 2006.

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7. Un plafond de verre institutionnel

La perspective institutionnelle telle qu’adaptée à partir de l’étude de Chaves sur le lent processus de l’acceptation du ministère féminin permet d’isoler trois niveaux où l’innovation peut être encouragée ou freinée. Le premier niveau est celui de la base qui se mobilise pour une innovation. C’est celui où se jouent actuellement les principales initiatives pour l’environnement que nous avons repérées dans les paroisses helvétiques. Des responsables spirituels locaux ont permis à des compétences de mener à bien un projet local. Pour ce niveau, une conjonction locale favorable à l’innovation est aussi nécessaire. Avec la certification du

« Coq vert », le besoin de rénover les locaux paroissiaux constitue un véritable déclencheur.

Mais cela ne suffit pas en soi. A Romanshorn, pour que le processus démarre localement, il a fallu encore le poids de l’engagement de longue date dans un cercle théologique environnementaliste de la responsable spirituelle et de groupes de membres actifs sur le terrain de l’écologie dans la paroisse. Pour la paroisse de Chêne, ce sont également les compétences spécifiques de Frédéric-Paul Piguet, doctorant à l’époque, l’engagement d’autres personnes hautement qualifiées et la latitude qu’a su donner le pasteur à un groupe de discussion en lien avec le Conseil, qui ont permis à la charte de s’élaborer. On le constate, c’est un ensemble de pressions, de bouillonnements de la base qui ouvre le champ aux initiatives locales sans pour autant leur permettre de diffuser au-delà du groupe local. On comprend [189] donc qu’il faut déjà une certaine constellation d’éléments favorables pour qu’une initiative locale en faveur de l’environnement démarre. Il y en a des dizaines en Suisse qui demeurent inconnues, car elles se heurtent à un plafond de verre, qui les empêche de diffuser en dehors d’un cercle local, en dehors de leur niche pour reprendre le terme de Geels.

Pour qu’une Eglise change ses standards écologiques, cette pression de la base, d’un groupe de membres ou d’une paroisse innovante est nécessaire, mais un deuxième niveau de pression doit encore entrer en lice : celui des contraintes provenant de l’extérieur des Eglises. Ces pressions peuvent être politiques et momentanées, comme pour le mouvement de grève pour le climat, mais elles peuvent être plus contraignantes et installées sur la durée comme les normes, les standards, les lois qui poussent alors les institutions à s’y conformer. L’existence et l’intégration de standards écologiques dans la certification du « Coq vert » fournissent un outil aux paroisses pour tirer avantage d’un label écologique lors d’une rénovation. Nous l’avons observé avec les quelques paroisses de Thurgovie entrées dans la certification. Cependant, cela n’a pas suffi pour que toute l’Eglise cantonale adopte ce standard pour ses paroisses. Des communautés peuvent alors très bien rénover leur bâtiment en ne s’intéressant qu’aux facteurs économiques et en ignorant les onéreux standards écologiques.

En Suisse, les pressions sociale et légale ont poussé les Eglises à reconnaître l’égalité de droit entre hommes et femmes. Les conseils de paroisse respectent la parité, les Synodes et Assemblées d’Eglises cantonales s’en rapprochent. Pour l’écologie, la situation est tout à fait différente. En certifiant sa paroisse, la théologienne de Romanshorn aurait voulu tirer profit des standards existants pour faire pression sur l’Eglise. Pour Chêne, l’idée était encore plus

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audacieuse, puisqu’elle comptait sur l’ouverture théologique de l’Eglise pour entrer dans une démarche écologique. On constate que dans les deux cas, la pression et les bonnes volontés internes ne suffisent pas. Leurs innovations pour la cause écologique ne se diffusent pas dans l’Eglise.

Pourtant, il a suffi que des jeunes fassent une grève pour le climat, pour que plusieurs paroisses bougent, circonstantiellement, [190] certes26. Mais cela démontre que la pression externe est un important facteur pour que les paroisses entrent alors dans une démarche climatiquement plus responsable. Le processus ne ferait alors que commencer. Si on suit le mouvement qui permit aux femmes d’accéder au ministère en pleine égalité avec les hommes, il a fallu une longue mobilisation des femmes à l’intérieur et à l’extérieur de l’Eglise. On commence à peine à voir émerger des mouvements populaires importants pour l’écologie. Ces mouvements ne parviennent pas encore à infléchir les politiques nationales ou à faire adopter des standards sur le sujet. Leur impact sur l’Eglise est encore symbolique. Mais là encore, certaines Eglises peuvent résister, comme nous le constatons avec la résistance à la consécration des femmes dans les Eglises catholique ou orthodoxe.

Un troisième niveau déterminé par Chaves est celui des pressions internes aux Eglises. Pour l’écologie, deux leviers institutionnels ont été repérés, celui de l’organisation interne de l’Eglise et celui des œuvres, ONG chrétiennes soutenues par les Eglises. Dans le premier cas, les Eglises cantonales ont toutes un système parlementaire calqué sur le système politique suisse. Ce système pourrait favoriser l’adoption de normes écologiques au moins sur le plan d’une Eglise cantonale. On a pu le constater dans un cas, à l’impact limité, certes, avec l’adoption de fonds pour l’aide à l’installation de systèmes solaires dans les Eglises cantonales d’Argovie et dans l’Eglise protestante BEJUSO. Relevons cependant que ces fonds sont restreints dans le temps et que le montant alloué n’est pas élevé.

C’est à ce niveau que la paroisse de Romanshorn tente de diffuser son innovation. Face au refus de l’évêque, qui s’abs[191]tient de donner une recommandation pratique, pourtant en droite ligne de l’encyclique écologique de François, la stratégie a été de gagner un maximum de paroisses pour pouvoir s’attirer les faveurs de l’Eglise cantonale. Ce pari n’est pas encore gagné, mais cette stratégie pourrait s’avérer payante sur le long terme en Thurgovie. Un autre facteur le faciliterait : celui de l’implication des œuvres comme œco - Eglise et environnement et Action de carême / PPP dans la pression qu’elles exercent sur les Eglises. En effet, en dehors de la certification, la mobilisation d’acteurs et d’ONG chrétiennes structurent la pression sur le long terme. Si actuellement vingt-deux paroisses en Suisse ont fait la certification « Coq vert », la majorité sur l’impulsion de la paroisse de Romanshorn, il reste presque 2800 paroisses catholiques et réformées à convaincre dans la pays ! Pourtant, un mouvement est lancé.

26 A Lausanne, où la grève pour le climat a été particulièrement massive et populaire en 2018-2019, cette mobilisation de la rue a indirectement poussé le Synode de l’Eglise évangélique réformée du canton de Vaud à enfin répondre – favorablement – à un postulat déposé le 30 octobre 2015, avec 613 signatures, qui avait été initié par le Groupe de réflexion écologie et spiritualité (GRES) lié à Cèdres formation. Cette pétition pour la

« Sauvegarde de la création » ne trouvait pas grâce aux autorités ecclésiales, jusqu’à ce que la pression des jeunes pousse l’Eglise à devenir un acteur pour le climat. Voir notamment : https://egliseenvironnement.eerv.ch

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Œco – Eglise et environnement, en place depuis 1985, a déjà une infrastructure et des relais politiques et institutionnels. L’œuvre produit du matériel liturgique reconnu, des formations et informations pour les paroisses. Elle exerce donc une certaine pression en interne. Face au plafond de verre des indécisions, compromis des Eglises cantonales, la certification peut être un moyen intéressant de se distinguer et maintenir un engagement pionnier visible au-delà du seul niveau local. D’ailleurs, face à l’échec de la diffusion de sa charte, c’est aussi la certification du « Coq vert » que la paroisse de Chêne envisage pour continuer sur le chemin de l’écologie. Un membre du comité de rédaction de la charte a accepté d’entrer au Conseil de l’œuvre maintenant alors une pression réciproque.

De manière générale, on observe que ces pionniers de l’écologie entrent en tension avec une administration ecclésiale qui ne perçoit pas l’enjeu de la même manière. La légitimité des Eglises acquise au cours de l’histoire leur assure un statut légal et social particulier. Bien qu’actuellement ce statut ne soit pas frontalement remis en question, même si les impôts ecclésiastiques sont discutés de temps à autre27, la bureaucratie des Eglises cantonales a toute avantage à satisfaire les pouvoirs publics qui l’entourent et la soutiennent. Cela se traduit sur l’engagement [192] écologique qui, en Suisse, mis à part quelques villes, ne fait pas partie des priorités des pouvoirs publics. Pour l’instant, les Eglises n’ont aucun avantage social à choisir cette voie. Pourtant, face à la montée des manifestations pour le climat, les choses sont en train de changer et la sympathie affichée par plusieurs Eglises pourrait enclencher un mouvement, surtout si, parallèlement, les pouvoirs publics prenaient un tournant identique.

L’écologie nous permet encore d’observer que les Eglises ne sont pas homogènes avec des paroisses qui bénéficient d’une certaine liberté d’action. Celles qui innovent radicalement ou apportent des perspectives trop alternatives ont tendance à être lâchées par le système décisionnel comme dans le cas de la paroisse de Chêne. Cela provient du fait que les appareils ecclésiaux ont été mis en place pour maîtriser les tensions internes, qu’elles soient politiques ou théologiques, et ainsi les empêcher de perturber l’ensemble de l’Eglise. Ainsi les mouvements de la base, comme l’actuelle sauvegarde de la création, sont freinés dans leur diffusion plus large dans l’Eglise. Sans un ensemble complexe de pressions internes et externes, malgré les déclarations théologiques favorables des Eglises au sein du COE ou les déclarations du pape, l’innovation se heurte à un plafond de verre pour s’installer durablement dans la pratique. Relevons, dans le cas qui nous intéresse, le rôle d’œuvres des Eglises comme œco - Eglise et environnement ou le Laboratoire pour la transition intérieure qui peuvent agir en tant que relais et leviers qui structurent la diffusion des idées en maintenant la pression sur le long terme.

27 Spécialement celui de l’impôt ecclésiastique pour les personnes morales.

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8. Conclusion

A partir de deux cas pionniers sur la cause écologique dans les Eglises en Suisse, nous avons observé que les innovations se déployaient d’abord de manière localisée. Malgré les efforts des pionniers pour diffuser leur action pour un verdissement de l’Eglise, ils se heurtent à un plafond de verre, une barrière qui empêche l’innovation de dépasser son point de départ.

Bien que le discours des Eglises soit engagé en faveur de l’environnement et dans la cause climatique, elles ne se montrent pas très actives dans la pratique. Pour combler le fossé entre le [193] discours et la pratique, il faut compter sur des pressions internes et externes aux Eglises, comme cela a été étudié dans la progression de la cause des femmes.

Dans le cas de l’écologie, les pressions de la société pour que les Eglises deviennent vertes sont encore faibles. Mais les choses pourraient changer. Les Eglises répondent favorablement aux événements récents par des gestes symboliques comme l’arrêt des horloges d’église ou le fait de sonner les cloches au départ des grèves du climat dans les grandes villes de Suisse. Mais cela n’est pas encore suffisant pour que les choses changent sur le long terme.

Les pouvoirs publics desquels les Eglises puisent leur légitimité n’ont pas encore procédé à une révolution verte. Comme dans le cas de l’ouverture à la reconnaissance du ministère des femmes, c’est surtout la pression des œuvres liées aux Eglises qui permet de faire bouger les choses.

Relevons qu’à l’heure actuelle, les Eglises font face à de nombreuses incertitudes. Elles perdent de leur importance. Elles ont donc d’autant plus besoin de la légitimité acquise dans nos sociétés au cours de l’histoire. Les pionniers de l’écologie sont alors perçus comme de nouveaux agents de potentielles perturbations. Les organes décisionnels de l’Eglise trouvent de bonnes raisons de les repousser, afin de ne pas encore ajouter d’incertitude. Le tournant écologique qui s’est d’abord développé dans les discours théologiques de l’Eglise est en train de s’enraciner dans plusieurs paroisses au travers de projets locaux divers et variés. Un lent processus est en marche. Pour l’écologie, il sera intéressant de voir si les acteurs parviendront à pousser jusqu’à traverser le plafond de verre. Cela est d’autant plus fascinant que dans le cas de l’ordination des femmes, un processus historique qui nous a fourni la trame théorique pour cette analyse, le plafond de verre empêche encore et toujours les femmes d’être consacrées à la prêtrise dans de nombreuses Eglises. Gaby Zimmermann, la pionnière de Romanshorn, ne s’en cache pas : « Si un prêtre était disponible, je perdrais ma place de suite ». Comme quoi, les avancées sont loin d’être acquises.

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