GENEVIÈVE TABOUIS HITLER ET MUSSOLINI

Texte intégral

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HITLER

ET MUSSOLINI

T uin 1936... Assemblée de la Société des Nations à Genève.

L'arrivée de M . Léon Blum, le nouveau président du conseil français, accompagné de son ministre des Affaires étrangères, Y v o n Delbos, suscite une grande curiosité.

E n effet, en France, pour la première fois dans l'histoire de la Troisième République, les élections législatives du 6 mai 1936 ont consacré la victoire du parti socialiste français, soutenu par 71 députés communistes : c'est le « Front populaire », que pré- side le grand leader socialiste Léon Blum.

C'est par ailleurs, sur l'échiquier international, la liaison de plus en plus étroite des deux dictateurs, Hitler et Mussolini. Hitler, dont l'immense orgueil, l'ambition frénétique, se traduisent dans sa doctrine, le national-socialisme ; Hitler qui veut réorganiser l'Alle- magne et contrôle toute la jeunesse, qui a organisé la Gestapo, ouvert les camps de concentration et persécute les Juifs. Hitler, maître absolu de l'Allemagne, qui, dans son désir d'expansion, envisage dès lors la guerre comme fatale et consacre toute son activité et celle de son peuple à s'y préparer. Cependant, si Hitler n'avait été d'accord avec Mussolini, jamais i l n'aurait osé exécuter ses projets d'annexion de l'Autriche et de la Tchécoslovaquie.

E n définitive, c'est du rapprochement des deux dictateurs qu'est sortie la Seconde Guerre mondiale de 1939, a écrit André François-Poncet, alors ambassadeur de France à Berlin.

juin 1936. Assemblée extraordinaire de la Société des Nations. L a parole est donnée à l'empereur d'Ethiopie, venu lui-même défendre les droits de son pays, dont Mussolini a commencé la conquête le 4 octobre dernier.

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HITLER ET MUSSOLINI 315 Vêtu de sa traditionnelle et longue cape marron, ouverte sur une ample chemise blanche plissée, le Négus traverse la salle des séances dans un silence absolu. Lent et majestueux, i l monte à la tribune sous le feu subit des projecteurs.

« Le drame de mon pays est »... commence-t-il. Aussi- tôt, une vingtaine de journalistes italiens, arrivés du matin à Genève, soufflent avec vigueur dans des sifflets à roulettes. T u - multe général. Les gardes suisses se saisissent des perturbateurs qui hurlent : « Vive Mussolini, Vive le Duce ! »...

E t c'est la même atmosphère dramatique qui accueillera ces mots de Léon Blum évoquant, pathétique, l'accélération du réarmement de l'Allemagne :

« Messieurs, mettons un terme à l'insomnie du monde.

L'imminence d'une guerre est probable. Les armements de l'Alle- magne sont des causes de guerre. L'Allemagne seule, par ses agissements, empêche la réalisation du désarmement. Ceux qui veulent conserver la paix à l'heure actuelle doivent accepter le risque de guerre !... »

L'émotion est générale.

Le surlendemain, alors qu'à l'assemblée les délégués som- nolent... soudain un coup de feu. C'est un photographe, juif hongrois, Stephen L u x , qui s'est suicidé. O n trouve sur lui cette lettre :

« J'offre ma vie, parce que j'espère que ma mort rap- pellera aux dirigeants de la Société des Nations leur devoir vis- à-vis des juifs, des minorités et des petites nations... J'ai cru dans la Société des Nations, je me suis trompé ! »

Quelques heures plus tard, nouvelle séance de l'assemblée.

A la porte d'entrée, bousculade... altercation entre un agent de police suisse et un gros géant roux qui se démène et hurle :

« // est grand temps que les mitrailleuses allemandes viennent mettre de l'ordre à la Société des Nations.-. »

C'est le nazi Greizer, président du Sénat de Dantzig, envoyé spécial d'Hitler dont i l vient exposer les revendications sur la ville libre de Dantzig. A la tribune, loin de se calmer, i l ne se con- tient plus et, au paroxysme de la fureur, i l lance d'une voie toni- truante :

— « Drek, drek, drek(\)\...

(1) En français, le mot à cinq lettres...

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« Mais, c'est le général Cambronne ! », dit moqueuse- ment un délégué.

« Ah non ! riposte Léon Blum. Cambronne, l u i , le disait face à la mitraille, c'était autre chose ! »

Greizer quitte la tribune, i l adresse un salut militaire à M . Anthony Eden qui préside et au secrétaire général M . Avenol...

puis, se tournant vers l'assemblée abasourdie, i l fait un magis- tral pied de nez très prolongé à l'auditoire...

Plus tard, à la gare de Cornavin, quelques rares délégués et journalistes — dont je suis — sont venus saluer l'infortuné empe- reur d'Ethiopie qui, chassé de son royaume, obéit aujourd'hui à l'injuste injonction du président helvétique : « quitter Genève dans les quatre heures ! »

« Ceux qui m'ont condamné ce matin, me dit tristement le Négus, sont de petits hommes. Leur profil ne marquera pas sur le cours de l'Histoire »... E t le train s'ébranla.

'est toujours à Genève que, cette même année, les malheu-

v > reux républicains espagnols tenteront, encore vainement, de mobiliser l'assemblée de la Société des Nations contre les agisse- ments d'Hitler et de Mussolini — auquel le Fùhrer s'est posé en ami désintéressé de l'Italie en refusant d'appliquer les « sanc- tions »... Et, comme Mussolini, Hitler aide Franco dans sa lutte contre la République espagnole, tandis que l'Angleterre et la France s'en tiennent au principe de la non-intervention, en dépit de fortes pressions populaires et des demandes pressantes d'arme- ments du gouvernement républicain de Madrid.

« En fait, Geneviève Tabouis... vous n'avez jamais été en mesure de nous fournir une preuve irréfutable de la partici- pation de l'Allemagne nazie aux batailles d'Espagne » me disaient toujours ceux qui critiquaient le plus mes articles où je dénonçais cet appui militaire des deux dictateurs.

Or, le 7 janvier 1937, j'apprends que deux dépêches de la plus haute importance sont, sur ce sujet, parvenues au Quai d'Orsay. L a première provient du consulat français à Munich qui signale que plusieurs unités allemandes, en grande tenue de combat, ont traversé cette ville... à destination du Maroc espa- gnol, via Gênes, et doivent débarquer à Ceuta et Meililla ; en effet,

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HITLER ET MUSSOLINI 317 la seconde dépêche, provenant du haut-commissariat français au Maroc, précise que des baraquements ont été hâtivement préparés dans ces deux localités, pour accueillir les troupes alle- mandes qui vont débarquer pour se joindre vraisemblablement aux forces franquistes destinées à remonter vers Madrid, où le gouvernement républicain résiste toujours.

« Cette fois, voici la preuve qu'exigent MM. Léon Blum et Delbos pour agir dans la guerre d'Espagne », disent les hommes politiques et journalistes qui dénoncent inlassablement l'alliance des dictateurs, que Hitler camoufle en lutte contre le bolchevisme à laquelle le Japon a déjà adhéré.

E n fait, c'est en 1937 que Hitler forge définitivement son alliance avec Mussolini, alliance qui a ouvert la voie à la réa- lisation de ses plus ambitieux desseins. D'ailleurs, dès le début, le nazisme doit beaucoup au fascisme. I l en est une imitation, une transposition sur le mode allemand et prussien, disent les diplomates. I l lui a emprunté ses institutions, ses milices, ses chemises brunes, le salut romain, l'organisation de la jeunesse, son « dopo lavoro » et jusqu'à ce titre de « Fiihrer », traduction de « Duce ».

Hitler avait une grande admiration pour Mussolini. U n buste de celui-ci ornait le cabinet du Fiihrer — qui l'y a toujours laissé, même aux heures de leurs pires discordes. E n effet, l'histoire de leurs rapports est orageuse et tourmentée... mais pour Musso- lini, c'est l'Allemagne qui fut le premier Etat à reconnaître l'annexion de l'Ethiopie à l'Italie, et qui a refusé d'appliquer les

« sanctions » à celle-ci. L a guerre civile espagnole resserre encore les liens noués entre les dictateurs... quand ils parlent de paix, c'est d'une paix accommodée au goût des régimes autoritaires.

Enfin, pour Hitler, couronnement de sa politique, Mussolini adhère au « pacte anti-Komintern », conclu en 1936 entre l'Alle- magne et le Japon. Ce jour-là, notre ambassadeur André Fran- çois-Poncet envoie ce télégramme au Quai d'Orsay :

« La France et l'Angleterre sont maintenant séparées de l'Europe centrale par une barrière solide ; elles sont hors d'état de secourir directement l'Autriche et la Tchécoslovaquie.

Hitler peut être amené à juger que l'heure a sonné d'aborder la seconde partie de son programme : création du Grand Reich ! »

E t c'est avec l'accord, au moins tacite, de Mussolini que, le 13 mars 1938, Hitler met la main sur l'Autriche.

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Ce jour-là, je recevais chez moi, au cours d'un déjeuner, des personnalités politiques et M . Martin Fuchs, le chargé d'af- faires à l'ambassade d'Autriche à Paris.

Déjeuner dramatique. L e chargé d'affaires autrichien arrive les larmes aux yeux. I l écoute, silencieux, la radio qui répète les paroles prononcées par Hitler à son entrée dans Vienne ; et brusquement i l salue les convives et s'en va, ne retenant plus ses larmes.

25 septembre 1938, Munich. Grandiose accueil du Fiihrer à Mussolini. Celui-ci a demandé à Hitler et obtenu, in extremis,

Chamberlain, Hitler et Mussolini, par A. FAIVRE

la convocation d'une conférence avec le Premier britannique Chamberlain et le président du conseil français, M . Daladier, pour tenter de freiner la hâte du Führer qui veut effectivement s'engager dans une guerre... au sujet des minorités allemandes de Tchécoslovaquie (pays auquel la France et l'Angleterre sont liées par traité), mais guerre pour laquelle l'Italie n'est pas prête.

Le 28 septembre, soirée au Champ de M a i , Hitler célèbre son visiteur, le Duce, « un de ces hommes uniques à travers les siècles, un de ces génies rares que l'Histoire ne fait pas, mais qui font l'Histoire »... Et Hitler exalte la communauté des deux

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HITLER ET MUSSOLINI 319 empires qui, hurle-t-il, comptent cent quinze millions d'hommes résolus à lutter côte à côte contre le ferment destructeur de l'Internationale démocratique et à résister à toutes les tentatives de division.

Mais soudain, alors que Mussolini s'efforce de répondre...

dans un allemand absolument incompréhensible, le tonnerre roule avec fracas, un terrible orage se déchaîne à la lueur sinistre des éclairs...

E n réalité, Munich a peut-être été la dernière occasion dans laquelle le Fiihrer ait été docile à l'influence de Mussolini qui a continué à donner des gages à Hitler... « Duce, je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi », dit-il...

L'amitié d'Hitler et de Mussolini va connaître des jours très durs. Elle leur a été également fatale. Sans Mussolini, Hitler n'aurait pu réaliser ses desseins de conquêtes et son ambition d'hégémonie. Sans Hitler, Mussolini se serait contenté de pro- noncer des discours et n'aurait pas cédé à ses plus dangereux entraînements. Séparés, ils pouvaient vivre. Leur union a causé leur perte, et à la vérité ils sont morts l'un par l'autre.

A insi, de l'expérience espagnole et de la victoire du général

•*• v Franco les deux dictateurs ont tiré la leçon qu'appuyés l'un sur l'autre, ils n'avaient rien à redouter ni de la Société des Nations, ni de la France, ni de l'Angleterre... ni de la Russie... mais que, séparés, aucun des deux ne serait assez fort pour aller jus- qu'au bout de ses ambitions...

L a conférence de Munich mit en relief le crédit dont l'Italie jouit encore auprès de l'Allemagne, et l'on crut alors que le meil- leur moyen d'agir sur Hitler était de passer par Mussolini ! D'ail- leurs... ce fut, conclut l'ambassadeur André François-Poncet, la raison de mon transfert à Rome.

Le 28 septembre au soir, à Munich, Alexis Léger, qui accom- pagne le président Daladier, lui dit :

« Pour nous, il s'agit, avant tout, d'obtenir du Fiihrer et de Mussolini des garanties pour l'avenir d'une Tchécoslova- quie réduite, et indépendante. Paris et Londres vont rechercher l'assurance que les deux dictateurs ne sont pas déjà décidés à se lancer rapidement maintenant dans une guerre générale, afin de réaliser leurs rêves d'hégémonie. »

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Le lendemain 29 septembre 1938, au Fiihrerhaus de Munich, les Français sont au comble de l'inquiétude. Pas de programme méthodique. Daladier est torturé. Les heures passent. Mussolini se lève vers minuit et dit :

« // faut maintenant accepter ce programme ou le reje- ter... je ne peux plus attendre ».

A une heure trente du matin, on signe. Daladier, désespéré, est hors de lui ; i l répète :

« La Tchécoslovaquie a dû céder à la menace du plus fort. On l'a sacrifiée à la paix... »

De retour à leur hôtel, les délégués français parlent à l'am- bassadeur de Tchécoslovaquie à Berlin qui sanglote, et M . André François-Poncet lui dit :

« Croyez-moi, rien n'est encore définitif. »

Mais l'accord de Munich donne à Hitler le quart de la Tché- coslovaquie.

T e 1" mai 1939, Hitler parle aux ouvriers. Répondant sûre-

i-/ ment à la campagne que je faisais, soutenue par des anti-nazis allemands, contre les nazis, en cachant dans le fond de boîtes d'allumettes des petits rouleaux de papier fin, sur lesquels j'expo- sais suivant mes articles dans l'Œuvre les derniers projets d'Hitler et leurs fatales conséquences... le Führer déclare sarcas- tiquement : « Ah... cette Frau Tabouis... Elle sait ce que je pense, ce que je vais dire, ce que je vais faire, avant même que j'y aie pensé moi-même... ha, ha, ha ! »

Occupée par mon travail à la maison, je n'avais pas entendu.

M o n journal m'informe, mais le directeur de l'Œuvre n'est qu'à moitié content, redoutant toujours des ennuis personnels... « Pour- tant, ajoute-t-il satisfait, le tirage du journal est de 450 000 ce matin ! »

A u petit jour du 2 septembre 1939, parvient au Quai d'Orsay cette laconique dépêche :

« Les Allemands ont pénétré sur le territoire polonais. » A u milieu de la journée, je me rends à la Chambre des dé- putés, où le président Daladier réclame les 90 milliards de cré- dits pour la mobilisation générale.

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HITLER ET MUSSOLINI 321 Atmosphère atroce, dont nous ne voulons jamais nous sou- venir. « ... Après tout, Hitler ne nous demande pas l'Alsace- Lorraine... alors quoi ! »

Dans les couloirs, Georges Mandel, très maître de l u i , dit froidement à ceux qui s'approchent :

— « Oui, la guerre sera longue, très, très longue. Mais vous verrez, de catastrophe en catastrophe, nous volerons vers la vic- toire finale ».

Les larmes aux yeux, j'arrive au Quai d'Orsay. Journalistes et photographes quittent peu à peu le ministère pour se rendre rue Saint-Dominique au ministère de la Guerre où le drame va se jouer désormais.

Le silence envahit peu à peu le ministère des Affaires étrangères. L a cour d'abord, puis le vestibule, le salon, enfin les bureaux ! Comme s'ils étaient épuisés, les téléphones sont silen- cieux. U n dernier visiteur, le chargé d'affaires d'Allemagne vient chercher son passeport.

Maintenant, à tous les étages, un silence de mort semble s'abattre sur toute cette diplomatie qui a mis vingt ans à écrire cet entre-deux-guerres déjà résolu.

L a Deuxième Guerre mondiale commence.

G E N E V I È V E T A B O L I S

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